CAB : Centrafrique, le maillon incertain

CAB – Composante Centrafrique

Dans le cadre de notre analyse critique du projet CAB, je vous propose un examen rapide de sa « Composante Centrafrique », comme l’appelle Justin GOURNA-ZACKO, Coordonnateur national du Projet CAB-RCA, dans sa présentation en diaporama (non datée).

Avant-propos

Tout ce qui concerne la République Centrafricaine et ses télécommunications me touche particulièrement. Je n’oublierai jamais ce beau pays que j’ai pu parcourir, sa population accueillante et mes collègues centrafricains que j’ai eu la chance de rencontrer et –pour l’un ou l’autre- de garder en amitié.

J’ai en effet, effectué ma première mission d’Expert de l’UIT en Centrafrique, au temps où ce pays était un … Empire. Elle m’a profondément marqué, et pour tout dire révolté, car j’ai découvert alors le biais fondamental entre un Etat souverain faible et pauvre, et une société multinationale puissante et riche. Je vous la relaterai dans un article ultérieur, car la suite de ma mission mettra en cause les liens peu vertueux et obscurs entre ces multinationales et le système des Nations unies, dans le cas présent l’Union internationale des télécommunications (UIT), au détriment de leurs Etats-membres dont ils sont censés défendre les intérêts légitimes.

L’information :

Elle se présente sous la forme d’une carte qui montre la “composante centrafricaine” du réseau d’interconnexion sous-régional CAB.
Cette carte est extraite du diaporama CAB – Présentation du Projet – Composante Centrafrique
Auteur : Justin Gourna-Zacko, Coordinateur national CAB

Tracé définitif du CAB International RCA – Distance 1823 km

Excuses

la carte du tracé sera insérée ultérieurement

 

Mon commentaire personnel

Le tracé présenté interpelle tout planificateur de réseau de télécommunications.
En effet et par principe, on ne peut pas concevoir un réseau dorsal national sans tenir compte des interconnexions avec les Etats voisins de la sous-région, a fortiori quand il s’agit –comme dans le cas présenté- de la partie nationale du réseau dorsal de celle-ci, en l’occurrence le CAB.

Parce que ce principe n’est pas respecté, le qualificatif de « définitif » donné à ces itinéraires est plus que discutable, En outre, ce « tracé » ignore tout simplement l’interconnexion avec le Cameroun, prévue dès la Phase 1 du projet CAB, et qui, partant de Bangui, passe par Bossembélé, Baoro, Bouar et Baboua, puis par Garoua Boulai (Cameroun), pour se connecter à Meiganga au câble FO Doba-Kribi selon la version officielle du CAB.

Pour ces trois artères d’interconnexions de la RCA avec le CAB, le CESIR avait proposé un « schéma directeur » comportant deux axes en partant de Bangui.

1 – Un axe pour l’interconnexion avec le Cameroun et avec le Tchad avec une section commune Bangui-Bossambele- Baoro. De là, la branche en direction du Cameroun passe par Bouar, Baboua et Garoua Boulai (Cameroun). Mais au lieu de rejoindre Meiganga et le câble FO Doba-Kribi comme le prévoit le Projet CAB, le schéma du CESIR propose une connexion au réseau dorsal FO national camerounais à Garoua Boulai, ou –le cas échéant- à Bétaré Oye (95 km) ou à Bertoua (250 km). Raison principale : la contenance insuffisante en fibres du câble Doba-Kribi.
Vers le Tchad, l’axe d’interconnexion part de Baoro, passe à Bozoum et Paoua pour atteindre Goré (Tchad.
Le tracé proposé par la RCA (voir la carte de la dia) présente une variante intéressante pour cet axe. Partant de la section commune à Bossambélé, il passe par Bossangoa (une agglomération et centre d’échanges importants) pour rejoindre Goré (Tchad).
Ces tracés sont fondés sur l’importance stratégique de l’axe routier n°1 de la RCA qu’est la route Bangui- Garoua sur laquelle transite 80% du fret échangé entre la RCA et le port camerounais de Douala (Etudes du FED et du PIDA), et sur le fait que cette route a bénéficié d’une réhabilitation et du bitumage grâce à un financement du FED. C’est une garantie de stabilité de la plateforme de pose du câble FO, ainsi que de l’accessibilité et de la viabilité de ce câble devant interconnecter la RCA et le Cameroun d’une part, le Tchad d’autre part.

 

Blog_Carte réseau CAB RCA_htm_703f04ca

Encadré

Le choix définitif entre les deux itinéraires vers le Tchad devrait reposer
–tout comme pour l’ensemble des artères de cette importance-
sur les
critères de stabilité de la plate-forme de pose, d’accessibilité au Câble FO et de viabilité de l’artère d’interconnexion, ainsi que du flux de transport (personnes et marchandises) entre la RCA et le Tchad.
En contrepartie, ce câble FO sécuriserait et conforterait par sa couverture en services de télécommunications, mobiles et fixes, l’artère vitale de transports, conformément aux principes du concept de la Synergie inter-réseaux, SIR.

2 – Un axe d’interconnexion avec la République du Congo, pour lequel le CESIR a proposé l’itinéraire suivant :
- Bangui- Mbaïki- (x)- Ouesso, si on arrive à trouver une plate-forme assez stable entre Mbaîki et Ouesso pour la pose du câble FO. Celui-ci, posé ensuite dans l’emprise de la route Ouesso – Owando, passe par Yango et Makoua pour se connecter au réseau FO congolais.
On notera que Ouesso est aussi le débouché de la route Sangmélima (Cameroun)-Ouesso, présentée comme étant «le maillon manquant de l’inter-capitales Yaoundé-Brazzaville» (selon Investir au Cameroun) et récemment bitumée.
En cas de difficulté, et d’impossibilité de respecter les critères évoqués dans l’encadré, il convient d’étudier une solution par câble FO sous-fluvial ; problème majeur : coût de réalisation (CAPEX) et d’exploitation (OPEX).
A partir de Bangui, deux options sont envisageables.
- Un câble FO sous-fluvial Bangui – Impfondo (Congo) d’une longueur d’environ 350 km, puis une section terrestre pour rejoindre Ouesso et s’y connecter au câble FO Owando- Brazzaville. Problème majeur : absence d’axe routier entre Epéna et Ouesso.
- Un câble FO sous-fluvial Bangui- Mossaka (Congo) d’une longueur d’environ 750 km, puis une section terrestre pour rejoindre Oyo et se connecter au câble FO Owando-Brazzaville.

En conclusion pour l’interconnexion RCA – Congo
Ces trois variantes sont bien plus courtes que celle proposée, et sont conformes aux critères d’une artère d’interconnexion sous-régionale. La solution par câble terrestre est l’option prioritaire, bien que présentant des difficultés importantes (absence d’axe routier) entre Mbaiki et Ouesso.

Cependant, il ne faut pas perdre de vue la proximité immédiate de la RD Congo entre Bangui et Brazzaville. L’interconnexion entre ces deux capitales peut aussi être envisagée par un transit dans le territoire de la RD Congo et Kinshasa, d’où elle rejoint Brazzaville via le câble sous-fluvial tout récent. Cette option dépend largement sur le développement du réseau dorsal de la RDC dans cette vaste zone.

Mais c’est finalement le concept de Synergie inter-réseaux (SIR) qui fournit une opportunité à étudier en priorité. Elle se présente dans les projets d’interconnexion électrique entre la RCA, le Congo et la RD Congo. Ces lignes de transport à très haute tension (LTHT) sont d’excellents supports de câbles FO dans une région hostile (forêts et absence d’infrastructures routières ou ferroviaires). On suivra à cet effet, le projet de réalisation de la centrale de Dimoli en RCA (Sangha), prévue au programme prioritaire de la PEEAC, et à ses deux LTHT, Dimoli-Bangui et Dimoli-Ouesso. Si ces deux LTHT sont disponibles, l’artère FO Bangui – Dimoli- Ouesso, installée sur ses pylônes, sera la solution la plus intéressante pour l’axe d’interconnexion Bangui- Brazzaville !

Le 5 octobre 2014
Jean-Louis Fullsack

 

Central African Backbone (CAB) : Un projet de réseau discutable

Nous abordons ici un projet qui date de 2007 … mais qui est toujours en état de projet.

Plus grave, suite à une analyse approfondie et critique de sa version initiale, le CESIR a exprimé ses plus extrêmes réserves quant à la topologie et l’architecture de ce réseau, et a élaboré des propositions, concrètes et conformes à ses charges et fonctions. En conséquence, il a recommandé l’élaboration d’une nouvelle version de ce projet, capital et urgent pour la sous-région d’Afrique centrale.

L’analyse et les propositions du CESIR ont été présentées au printemps 2010 à toutes les institutions concernées : la Banque mondiale (BM), la Banque africaine de développement (BAD) et la Banque européenne d’investissement (BEI), ainsi qu’à ses concepteurs, les responsables concernés de la BM et l’Union internationale des télécommunications (UIT). De même, le CESIR a présenté à l’ambassade de l’Union africaine auprès de l’Union européenne le résultat de son analyse et les grandes lignes de sa vision du réseau cible.

Enfin, le CESIR a transmis ses analyses et propositions aux institutions sous-régionales concernées par ce projet, la CEEAC, la CEMAC et la COPTAC, ainsi qu’aux autorités nationales du Cameroun, de la République du Congo et de la République démocratique du Congo.

Cette activité intense est restée sans suite jusqu’à ce jour ; les documents accessibles sur Internet ne montrent aucune modification ni correction de fond de ce projet. Tel quel, il est voué à l’échec pour les raisons que vous trouverez dans les documents qui seront publiés ici. Les commentaires qui les complètent visent à justifier nos critiques et exposent nos propositions. Vu le temps écoulé depuis la présentation de ce projet contesté et l’expression de nos critiques et propositions, il est plus qu’urgent que ses responsables les prennent -enfin!- en considération et les incorporent dans une nouvelle version.

Le CESIR est prêt à apporter sa contribution à ce processus de révision et d’élaboration du projet CAB Version 2.0, comme véritable réseau sous-régional et, en tant que tel, élément central du futur réseau continental panafricain, le Panaftel 2.0 que le CESIR a présenté au Forum du SMSI en mai 2013.

 

Mon point de vue personnel sur cette gestation calamiteuse du projet CAB

Le CAB, résultat ou victime d’un conflit d’intérêts ? Sept ans après avoir été décidé, c’est la question qu’on peut se poser.

La BM a été l’instigateur, promoteur et bailleur de fonds de l’oléoduc (longueur 1070 km, coût final 4,2 milliards de dollars, inauguré en 2003) qui relie le gisement de Doba au Tchad au port de Kribi au Cameroun. Actuellement il  écoule à peine la moitié de sa capacité alors que le gisement de Doba s’avère moins prometteur que prévu. Or, la capacité de l’oléoduc était le critère n°1 du calcul prévisionnel de son amortissement et de sa rentabilité … Résultat : baisse des revenus escomptés et l’investisseur principal, Exxon Mobil, cherche vivement la porte de sortie !

A cette situation peu brillante s’ajoutent les impacts négatifs et durables de l’oléoduc sur l’environnement et sur le développement humain, bien au-delà de son emprise (cf les diverses études et thèses sur ce sujet), les promesses de retombées en faveur du développement du Tchad et du Cameroun qui ne sont pas tenues (cf les réactions des ONG), ainsi qu’une « image » déplorable (cf les articles de presse).

L’oléoduc « ne payant plus », la BM en déduit qu’il faut tirer des revenus de son emprise … et du câble à fibres optiques (FO), posé tout le long de celle-ci, soit plus de mille kilomètres, et quasiment inutilisé depuis sa pose en 2005 (le câble est officiellement inauguré en octobre 2005). Un autre investissement non rentable ! Néanmoins ce câble FO vient à point pour rehausser le rôle de l’oléoduc … et de la BM.

Mais il y a un gros problème : le câble est sous-dimensionné, déjà « vieux » et dépassé, et la qualité de ses fibres et de leur raccordement (épissurage) reste inconnue. En outre, il est éloigné de toute grande agglomération et comporte un grand nombre de points de dérivations. Nonobstant ces tares, rédhibitoires pour tout spécialiste des grands réseaux, la BM le « promeut » au rang (statut) d’artère structurante pour la sous-région Afrique centrale. Pour concrétiser cette promotion, la BM finance l’étude menée sous sa direction qui conduit à la conception du projet CAB, s’appuyant et se fondant sur ce câble. Une sorte de cas de conflit d’intérêt, en somme, dont est victime –une deuxième fois- la sous-région Afrique centrale.

Ancien collaborateur de l’UIT dont j’ai coordonné de nombreux projets lors de missions en Afrique -notamment en Afrique centrale-et exercé des fonctions de coordonateur à son siège à Genève, je me pose aussi la question sur le rôle de cette agence spécialisée de l’ONU pour les télécommunications dans le projet CAB. Elle a été partie prenante dans son élaboration et est donc, en partie, responsable des graves  erreurs relevées. En outre, elle a été transparente et passive dans le suivi calamiteux du projet, à l’instar de son bureau sous-régional, pourtant établi à son épicentre, Yaoundé. J’avais pensé que suite à la réunion entre le CESIR et le Bureau du Développement de l’UIT, notre analyse critique du projet CAB et nos propositions pour sa révision convaincraient les responsables de l’agence onusienne à s’y engager plus activement. Il n’en a rien été, et j’en suis personnellement lourdement déçu.

C’est en raison de mon ancien engagement dans l’UIT et les liens personnels tissés sur le terrain avec mes collègues africains, que je vous soumettrai prochainement des documents d’information, extraits de ma base de données “Evolution des réseaux africains”. Accompagnés des commentaires du CESIR et personnels, ils se proposent de partager avec vous quelques étapes et événements marquants de ce projet CAB . J’espère qu’ils vous permettront de vous faire une idée de ses faiblesses et de leurs conséquences, ainsi que du bien-fondé de nos propositions, et qu’elle vous inciteront à échanger sur ce site nos vues respectives  dans la perspective d’une nouvelle version de ce projet, CAB Version 2 ou CAB 2.0, si urgent et si indispensable à la sous-région d’Afrique Centrale.

Bonne lecture !

Le 4 octobre 2014
Jean-Louis Fullsack
Président du CESIR