Réseaux en Afrique : l’Etat supplée la défaillance de l’ingénierie

L’information :

Source : Agence Ecofin

Ghana : le gouvernement émet une directive pour protéger les câbles de fibre optique
- jeudi, 08 janvier 2015 13:55

(Agence Ecofin) – Afin de mettre un terme aux coupures de fibre optique qui portent atteinte à la qualité de fourniture des services des opérateurs télécoms et suscitent des dépenses importantes, le gouvernement du Ghana vient d’émettre une directive à laquelle devront se plier les entreprises de Bâtiment et travaux publics (BTP). Signée d’Alhaji Inusah Fuseini, le ministre des Routes et des Autoroutes, cette directive prévoit que les entreprises qui voudront entamer des chantiers de construction routière s’engagent auprès des entreprises télécoms à prendre soin de leurs infrastructures de fibre optique.

Le ministre des Routes et Autoroutes prévoit également, dans la suite de cette directive, établir un Comité technique permanent (STC) qui sera chargé de la gestion de ces incidents sur la fibre optique dans le pays. Le Comité servira d’instance consultative qui guidera et identifiera les câbles de fibre optique avant que les travaux routiers ne démarrent. Ces mesures ont été très appréciées par la Chambre des Télécommunications du Ghana (GCT). Derek Barnabas Laryea, le directeur de la recherche et de la communication a déclaré que la Chambre n’a pas étudié cette directive, mais consulter les sociétés télécoms avant la construction de route en général est « une idée fantastique ».
Le ministre des communications, Edward Omane Boamah a assure les fournisseurs de services télécoms que le gouvernement continuera à faire tout son possible pour sécuriser leurs investissements. D’après la GCT, 1370 cas de coupures de fibre optique ont été recensées l’année dernière.

Mon Commentaire :

Un simple familier des réseaux de télécoms européen tombe de sa chaise en lisant un tel article !
Si on peut se féliciter que le gouvernement ghanéen ait pris –enfin !- des décisions pertinentes, notamment en instaurant un Comité technique permanent (STC) « chargé de la gestion des incidents sur la fibre optique dans le pays », on reste toutefois confondu devant la découverte tardive par les autorités nationales de cette « idée fantastique » (sic) de « consulter les sociétés télécoms avant la construction de route en général » (re-sic) !

Qu’ont donc appris les ingénieurs et techniciens télécoms ghanéens –de Ghana Telecom et des autres opérateurs du pays- dans leur formation de base « Lignes » et « Transmission », et surtout dans les cours d’ingénierie des câbles de télécommunications » et –depuis leur avènement en 1990 ( !)- plus particulièrement des câbles à fibres optiques ? On ne les entend pas dans ce constat navrant. Sont-ils devenus aphones ou ont-ils disparu, fondus dans les « forces de vente » de leurs sociétés ?

Il y a des années que les nouvelles se succèdent mettent gravement en cause la qualité de la pose des câbles FO dans un grand nombre de pays en Afrique. Elle est sans aucun doute un problème de la plus haute importance, y compris à terme car ces carences peuvent se révéler bien après la mise en exploitation des câbles. Cependant et jusqu’à présent, il est resté confiné dans le cadre des frontières des pays, sans interpeller les Communautés économiques sous-régionales comme la CEDEAO ou la CEEAC et encore moins mobiliser l’Union africaine des télécommunications (UAT). Plus grave, il n’a pas inquiété outre mesure l’UIT, ni dans sa « Tour » à Genève, ni dans ses Bureaux régionaux (« Le rôle de l’UIT est de diminuer les coûts des communications » assure son représentants en Afrique centrale à l’Agence Ecofin). Lorsqu’elle assurait encore un véritable service d’assistance et de coopération à ses Etats membres, africains notamment, son Bureau de Développement des Télécommunications (UIT-D) élaborait au sein de groupes autonomes spécialisés (GAS) des manuels de planification et d’ingénierie dans les diverses technologies, dont celle des câbles enterrés et des lignes aériennes, grâce au concours de spécialistes détachés gracieusement par les administrations des télécoms des pays membres industrialisés mais aussi de pays en développement. L’UIT a mis fin à ces GAS en 1993 car ils étaient incompatibles avec l’avènement des réseaux déréglementés qu’elle prône depuis le début de l’ère néolibérale avec un zèle tout particulier. Ces manuels recommandaient entre autres, la consultation systématique des acteurs des secteurs d’infrastructures avant la pose et préconisaient les règles à respecter en particulier entre les domaines respectifs des câbles, du réseau routier et des réseaux électriques et d’assainissement. Ces règles n’ont rien perdu de leur pertinence et seraient simplement à mettre à jour … par un « GAS 2.0 ». Mais l’UIT et les bailleurs de fonds –la Banque mondiale (BM) et aussi la Banque africaine de développement (BAD)- préfèrent tout simplement confier tout cela au « secteur privé ». On a vu les résultats –souvent catastrophiques- en Afrique ces dernières années, dans ce domaine où Huawei se taille non seulement la part du lion mais détient aussi le record absolu de malfaçons graves. La plupart des pays africains, lourdement affectés par ses malfaçons et leurs conséquences, n’ont cependant aucun recours pour mettre en conformité ces artères FO mal réalisées. Cela à cause de l’absence de cahiers de charges techniquement pertinents et financièrement contraignants et de sanctions prévues dans leurs clauses, car la plupart des réalisations d’artères en câbles FO ne font pas l’objet d’un appel d’offres ouvert et international, mais sont l’objet de contrats de gré à gré passés par des hautes autorités des pays africains et les entreprises chinoises (elles assurent 80% des investissements dans ce domaine en Afrique) dans des conditions peu transparentes ; c’est un euphémisme s’agissant de la Chine qui est aussi championne du monde –toutes catégories- en termes de corruption (voir le Rapport annuel 2014 de Transparency International). Il ne reste plus aux pays africains que de passer à la caisse une deuxième fois pour essayer de faire fonctionner leurs artères FO …

Outre une colère rentrée envers ces pratiques scandaleuses et condamnables, une question reste en suspens : quel est, dans ces cas, le rôle de l’UIT et son devoir envers ses Etats membres … qui fournissent les trois quarts de son budget ? L’élection récente au poste de Secrétaire général du chinois Houlin Zhao permettra-t-elle de mettre fin à cette situation critique pour les réseaux télécoms en Afrique, et préjudiciable aussi en termes de crédibilité pour l’UIT ?

Ancien membre du GAS-7 je profite de cette évocation du rôle éminent joué par l’UIT avant sa mutation en agence de promotion néolibérale, pour saluer le travail de l’équipe d’experts internationaux venant d’administrations des télécommunications des quatre continents sous la conduite avisée d’un homme exceptionnel :à tous égards ; c’est pourquoi je dédie cet article à la mémoire du Dr C. Rudilosso.

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