Afrique : Un article très contestable du magazine Manière de Voir

1 – L’information

 Source : Manière de Voir n° 143 

Octobre -novembre 2015

N° Spécial : Afrique, enfer et eldorado

URL : https://www.monde-diplomatique.fr/mav/143/KIYINDOU/53877

 

I. Vertiges de la croissance

En 2040, pour la première fois de l’histoire, davantage d’Africains vivront en ville qu’à la campagne. Mais l’explosion des centres urbains n’est que l’une des métamorphoses du continent. Avec la croissance, les classes moyennes sont de retour et découvrent l’hyperconsommation. Les géants mondiaux du numérique et des transports se livrent une violente compétition à coups d’investissements colossaux.

(….)

L’article  :

Bataille pour l’économie numérique

 Entête d’article :

Fibre optique, téléphonie mobile, câblage numérique … le marché du continent noir se développe dans le cadre d’une féroce compétition mondiale. Les groupes européens et américains, qui s’affrontent depuis plusieurs années, voient désormais émerger la concurrence d’entreprises asiatiques mais aussi africaines.

Par Alain Kiyindou*

*   Professeur des universités, chaire Unesco « Pratiques émergentes des technologies et communication pour le développement, université de Bordeaux-Montaigne.

 

Texte de l’article :  

Les acteurs des technologies de l’information et de la communication (TIC) ont bien mesuré l’enjeu que constitue le continent africain, un espace qui connaît une expansion démographique rapide (4,5 milliards d’habitants prévus en 2013) et une forte croissance économique (plus de 5%). En ce qui concerne les TIC, les chiffres se révèlent tout aussi alléchants : le taux de pénétration du téléphone mobile dépasse les 80% et la fibre optique est en cours de déploiement. De nouveaux acteurs apparaissent, notamment l’Inde et la Chine[1][1].

De nombreux  opérateurs télécoms et équipementiers locaux (le sud-africains MTN, l’égyptien Orascom, etc) ou internationaux (le français Orange, le britannique Vodaphone, l’indien Bharti Airtel, le franco-américain Alcatel-Lucent) investissent en Afrique, à commencer par les câbles sous- marins et la fibre optique. Ils sont également très présents sur les réseaux mobiles, où la concurrence est parfois rude. On voit aussi apparaître des marques africaines avec de nouveaux produits comme Elikia (« espoir en lingala, une langue d’Afrique centrale), le premier smartphone africain. En 2012, le jeune ingénieur camerounais Arthur Zang a créé le cardiopad, une tablette qui permet des examens cardiaques à distance ; le trentenaire béninois Alain Capo-Chichi, président de l’entreprise Cerco, se fixe quant à lui comme objectif d’équiper tous les étudiants ouest-africains avec des ordinateurs Open Africa.

Si les acteurs des TIC visent l’ensemble du marché, on peut observer des combats concentrés autour des points stratégiques comme le marché nigérian (77,7millions de clients uniques), l’Egypte (44,6) et l’Afrique du Sud (36,4), mais aussi sur des cibles spécifiques comme le marché des smartphones et la fibre optique.

Le marché des télécoms mobiles est l’un des plus lucratifs : 48,5 milliards d’euros. Les forces engagées sur ce marché sont nombreuses : Millicom (Suède), Orange, Vodaphone , Zain (Inde), Etisalat (Emirats arables unis) et sa filiale Moov … Le succès de la société kenyane de transfert de fonds M-Pesa a orienté l’ensemble des opérateurs vers le développement de solutions de monnaie électronique, telles qu’Orange Money ou Airtel Money. On voit poindre une offensive africaine portée par des sociétés comme TelKom et MTN (Afrique du Sud), Orascom (Egypte), Maroc Télécom, Djezzy et Mobilis (Algérie),Glo (Nigéria), Libercom (Bénin). Notons toutefois que malgré quelques succès, les opérateurs africains ont souvent du mal à faire face à la concurrence des géants mondiaux.

En Afrique et au Proche-Orient, le réseau de la fibre optique devrait passer de 18 millions à 32 millions de kilomètres à l’horizon 2018, soit une hausse de 80%. Il s’agit d’un marché très porteur, disputé par les équipementiers (le chinois Huawei, le suédois Ericsson, le français Sagem …) et les intégrateurs (les français Orange et Air Liquide …), autour desquels se greffent des cabinets d’études et des entreprises de génie civil. Ici aussi, les entreprises africaines s’engagent dans la bataille : Maroc Télécom, Sonatel (Sénégal). Face à la fibre optique est apparu le Polyvalent Wireless Communication Systems (PCWS), système de communication générale (téléphonie, télévision, Internet) sans fil, doté de capacités comparables à celles de la fibre optique pour un coût jusqu’à dix fois inférieur.  Reste à convaincre les décideurs africains !

Le secteur des acquisitions donne son plein sens au mot « bataille ». Dans la musique, par exemple, Verod Capital, déjà détentrice de Spinlet, rachète peu à peu les labels locaux . Sunil Bharti Mittal a acquis en février 2010, pour plus de 10 milliards de dollars, la plupart des actifs du koweïtien Zain, ce qui lui permet de prendre pied sur le continent africain. Toutefois, la stratégie et les circonstances requièrent souvent alliances et compromis. Pour répondre aux appels d’offres liés à l’installation et l’exploitation de la fibre optique, par exemple, les opérateurs s’organisent en consortiums.  C’est le cas du réseau Africa Coast to Europe, lancé par Orange en 2012 et qui associe dix-sept opérateurs[1][2]. Ce type de partenariat est souvent technique. Le géant informatique américain s’est, par exemple, associé à l’équipementier chinois Huawei pour lancer 4Afrika, un téléphone multifonction bon marché en Afrique. S’associer se révèle souvent décisif dans la stratégie de diversification des produits. C’est par exemple grâce à un partenariat entre Airtel et Radio France Internationale (RFI) qu’a été lancé « RFI mobile », un nouveau service permettant à la clientèle d’écouter la radio par téléphone et recevoir les alertes « info » par SMS.

 

Un téléphone intelligent à moins de 100 dollars.

 Les sociétés asiatiques font de leur côté valoir un certain nombre d’atouts : des technologies simples et solides, donc bien adaptées aux besoins du continent, et des coûts de production extrêmement bas. A cela s’ajoutent de nombreuses facilités bancaires. Mais ces entreprises sont souvent accusées de ne pas respecter les droits humains et les droits sociaux[1][3].

De façon générale, qu’elles soient asiatiques ou occidentales, les multinationales des TIC saisissent la justice pour contrecarrer la concurrence.  Ainsi, Etisalat a saisi la justice nigériane pour casser le privilège accordé à MTN (une réduction de 30% du tarif d’appel sur et hors réseau, rendant les tarifs de MTN plus avantageux pour les consommateurs). Mais le plus souvent ce sont les acteurs étatiques qui se servent de l’arme juridique pour ramener dans le droit chemin un certain nombre d’opérateurs égarés. En 2011, au Bénin, la Cour constitutionnelle a ainsi mis en demeure Libercom et Glo de se conformer à l’obligation de couverture du territoire.

Se positionnant sur le créneau du prix, Google a lancé un téléphone intelligent à moins de 100 dollars (91 euros) pour les marchés émergents, et la réponse de Microsoft ne s’est pas fait attendre puisqu’il a proposé récemment deux nouveaux appareils vendus autour de 70 euros. Du côté des opérateurs, Zain (Koweit) a mis en place un système qui permet d’effectuer des appels er d’envoyer des messages au tarif local pour communiquer avec un abonné Zain en déplacement.

Alain Kiyindou

 

Renvois

[1][1] Nations unies, Commission économique pour l’Afrique, The African Information Society Initiative (AISI) – A Decade Perspective, Addis Abeba, 2008.

[2][2] Orange, Portugal Télécom, Côte d’ivoire Télécom, Gambia Submarine Cable Company, Expresso Telecom, Orange Cameroun, Sonatel, Cable Consortium of Liberia, STP Cabo, Internatuional mauritania Telecom, Republic of Gabon, Orange Mali, Orange Niger, Republic of Equatorial Guinea, Sierra Leone Cable Company, Guinéenne de Large Bande, Bénin ACE GIE.

[3][3] En novembre 2014, le chinois Huawei a été accusé par l’émission de France 2 « Cash Investigation » de recourir au travail des enfants.

 

 2 – Mon commentaire

L’analyse exhaustive de cet article, disponible sur demande formulée dans l’espace réservé aux commentaires, me conduit aux conclusions résumées suivantes :  

L’article est censé s’inscrire dans la thématique du numéro spécial de Manière de voir : Afrique – Enfer et Eldorado.

Il clôt la première partie de ce numéro, qui en compte quatre, intitulée « Vertiges de la croissance ».

En fait il évoque surtout « l’eldorado » et passe sous silence « l’enfer », et à aucun moment il ne donne le « vertige » au lecteur … sauf pour son chiffre complètement aberrant de la population africaine en 2030, et celui de la longueur cumulée du « réseau de la fibre optique » !

Enfin, commençant par une erreur monumentale il installe d’emblée un doute quant à la fiabilité des données, voire la crédibilité des arguments et références cités l’auteur.  

 

On notera en particulier

-          De nombreuses erreurs dont la plus grossière concerne l’estimation de la population africaine en 2030, mais aussi le marché des télécoms mobiles, la longueur du « réseau de la fibre optique en Afrique et au Moyen-Orient » ; il n’existe aucun « équipementier africain » et M-Pesa n’est pas un opérateur mais un service de transfert financier. Des chiffres contestables et sans indication des sources, des approximations -y compris technologiques- et des truismes.

-          Pas de trame ni de thèmes mais une succession de faits, plus souvent anecdotiques que démonstratifs (exemples : « le secteur des acquisitions« , « l’entreprise Cerco« ) et peu corrélés, d’où une grande confusion ; par ailleurs la réalité factuelle de « l’économie numérique »  est en partie mal appréciée (exemple : « 4Africa, un téléphone multifonction » obsolète qui n’a eu aucun développement, de même pour « Elikia« )

-          Trop peu de données macro-économiques du secteur des TIC (l’emploi dans le secteur est ignoré), et pour celles qui sont citées, il manque les sources ou elles sont douteuses ; certaines sont obsolètes (exemple : l’AISI citée n’a plus d’existence réelle et son document date de 2008).

-          Des oublis majeurs : la part des acteurs africains (dûment documentée) et étrangers, le rôle dominant des chinois (Eximbank, Huawei, ZTE, etc) et les conséquences sur le marché du « numérique africain ».

-          Aucune des grandes problématiques des réseaux africains –incohérences, absence d’un réseau panafricain, qualité de service médiocre des réseaux (record mondial absolu en la matière), multiplicité mais aussi fragilité des opérateurs – n’est abordée ni même mentionnée. Les conséquences pour les usagers africains, comme les coûts, la mauvaise qualité et la fiabilité imprévisible des services, sont escamotés alors qu’elles sont l’expression même de la dualité « enfer ou eldorado ».

-          La problématique essentielle de « l’économie numérique » est l’accès à l’électricité de par la relation –directe et étroite, voire existentielle- entre l’énergie d’une part et le déploiement, le fonctionnement et le développement des technologies de l’information et de la communication (TIC) d’autre part, ainsi que l’utilisation des services par les institutions, les entreprises et les particuliers. Or en Afrique les deux tiers des populations et la grande majorité des territoires ne disposent pas de cet accès.

-          Aucune allusion à l’inflation de câbles sous-marins (notamment la dizaine le long de la côte Atlantique) par ailleurs largement sous-utilisés, ni aux sur-investissements en termes de réseaux à fibres optiques (FO) terrestres dans un grand nombre de pays (4 réseaux FO au Kenya, 3 en Ouganda, au Nigéria, en Afrique du Sud et au Mali, etc …). On évalue à plus de 6 milliards le montant de ces investissements (CAPEX) en Afrique sub-saharienne, non seulement improductifs mais qui entraînent des coûts d’exploitation (OPEX) exorbitants et … récurrents ! 

- A contrario, ni le rôle des états et des régulateurs pour infléchir ces dérives, ni l’indispensable partage des infrastructures de réseau pour en abaisser les coûts globaux (CAPEX + OPEX) ne sont abordés.

-          La question cruciale de l’emploi (en particulier des jeunes) et l’indispensable formation, conditions sine  qua non, de l’entrée dans « le numérique », auraient  aussi mérité leur place dans un tel article.

On ne peut que déplorer que la tribune, offerte par Manière de voir pour l’évocation -qui plus est par un chercheur universitaire- d’une  thématique et d’une réelle problématique spécifiquement africaines, n’ait pas été à la hauteur de l’ampleur, de l’urgence et de la gravité des enjeux de « l’économie numérique » sur le vaste continent

Nota : Ce commentaire a été envoyé au Courrier des lecteurs du Monde Diplomatique, dont Manière de Voir fait partie, le 29 novembre 2015. Jusqu’à ce jour, 17 août 2016- je n’ai eu aucune réponse.

 

 

 

 

 

 

 

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