Objets connectés et “développement durable”

- Colloque ou Palabre de l’UNESCO?

Présentation du document

La Chaire UNESCO de l’Université de Bordeaux a organisé un Colloque intitulé « Objets connectés – Perspectives pour un développement intelligent » en mars 2017.
Nous examinerons et analyserons le contenu du document d’appel à contributions pour discerner l’adéquation de sa thématique par rapport à la problématique complexe du développement, et la pertinence de ses données au regard des perspectives d’un « développement intelligent ».
Nous conclurons en mettant fortement en doute l’apport d’un colloque basé sur des informations et orientations, aussi discutables et contestables, présentées par le document préparatoire.

Mes corrections et remarques sont insérées en bleu dans le texte du document et mes conclusions terminent cet article. Elles ont juste un an et elles avaient été envoyées à des membres du comité scientifique à cette date. Aucun n’a voulu y répondre. C’est la raison qui m’incite à publier ce document qu’ils ont « endossé ». Le lecteur appréciera.

 

 Colloque

Objets connectés

Perspectives pour un développement intelligent

 

Bordeaux, 16-17 mars 2017

 

Mes remarques et ajouts sont en bleu.

La première concerne le « développement intelligent » dans l’intitulé du titre du colloque, dont l’objectif est d’identifier les « perspectives » dans l’application des « Objets connectés ». Cette expression est ambivalente. Elle peut, en effet, simplement qualifier une démarche en vue d’un objectif –le développement- plus rationnelle et plus holistique, ou alors signifier la focalisation sur le concept, devenu un truisme, de la novlangue : le « développement intelligent » à l’instar de la « ville intelligente » (Smart City), du « réseau intelligent » (Smart Grid) ou de la « voiture intelligente » (Smart Car).

Le doute créé par cette ambivalence devrait être levé –ou au moins précisé-  dans l’appel à communication afin de clarifier le sens de l’approche retenue pour le colloque et guider les contributeurs.  

Ce colloque s’inscrit dans la lignée des recherches de la Chaire Unesco Pratiques émergentes des technologies et com­munication pour le développement. Il se fixe pour objectif d’encourager les débats critiques et transdisciplinaires sur les implications épistémologiques des objets connectés en lien avec le processus de développement. Les objets dont il est question sont doués d’une capacité de communication, le principe de connexion étant l’élément fondateur de la notion. Ils vont des étiquettes électroniques (dites TAG) placées sur des objets ou sous la peau aux satellites, en passant par les smartphones, montres, lunettes, bracelets de tout genre, vêtements, appareils électroménagers, caméras… L’on convient que le questionnement dépasse le cadre des enjeux pour en analyser les acteurs, le marché, mais surtout les pratiques associées au processus de développement. Il ne s’agit pas d’un phénomène marginal. L’Organisation des Nations unies
NON : c’est une agence du système des Nations unies qu’il convient de préciser ici. Ce pourrait être, par exemple, l’UIT ou l’UNESCO, ou/et l’UNCTAD via sa Commission des sciences et des technologies pour le développement (CSTD).  
évalue entre 30 et 212 milliards d’objets connectés d’ici 2020.
Cette « fourchette » est irréaliste (elle va du simple au septuple !) ; Gartner Group l’évalue à 20 milliards et l’IDATE l’estime à 50 à 80 milliards.
Général Electric estime qu’en 2025 le marché des objets connectés atteindra 82 trilliards de dollars soit la moitié du PIB mondial
Selon ce chiffre, le PIB mondial en 2025 serait donc d’environ 164 trilliards soit 164×10 puissance 21 dollars. Or la Banque mondiale estime le PIB mondial pour 2015 à 73 434 milliards $, soit en notation scientifique 73 x10 puissance 12 dollars. Le chiffre cité est donc tout simplement une erreur abyssale (du facteur d’un milliard) ! Un déni de rigueur scientifique. En outre, affirmer que ce marché particulier représenterait la moitié du PIB mondial relève de l’aberration.
Si pour l’instant ce déploiement s’observe dans les pays développés, Cisco estime le marché des objets connectés en Afrique à environ 500 milliards de dollars d’ici à 2025.
Cisco affabule et le rédacteur copie. Selon Louis Harris Interactive et reprise par le CNRS, l’estimation en valeur au niveau mondial pour 2020 de Cisco est plus du double de celle d’IDC et sept fois celle de Gartner…. Il y a donc pour le moins un doute sévère sur l’estimation Cisco !
Sur le plan scientifique, l’émergence de l’Internet des objets pose donc de nouvelles questions à la fois sur leur apport au développement culturel, économique que ( ???) social. Ils ( ???) réinitialisent le débat sur la réception (de Certeau 1980),
Que signifie « réception » ?
la représentation (Moscovici (1961),
Bis : que signifie « représentation » ?
les industries culturelles (Miège 2000), la fracture numérique (Kiyin­dou 2009). Plusieurs axes peuvent être abordés : Pratiques et systèmes connectés, Le Big data, les communautés de données…

 

Axe 1 Pratiques et systèmes connectés

Les pratiques et systèmes connectés peuvent être examinés à partir de trois entrées : pratiques et systèmes de col­lecte de données, pratiques et systèmes de transport de données, pratiques et systèmes d’analyse des données.
Il serait intéressant de commencer par identifier et quantifier les données que génèrent les objets et les systèmes connectés, car elles conditionneront les normes de connexion et d’échanges et donc des réseaux eux-mêmes.
Elles nous incitent à aborder la question en termes de terminaux adaptés aux environnements des utilisateurs (taille de­sign…), d’accessibilité matérielle et financière, mais aussi en termes de best practicies,
En anglais sans faute d’orthographe d’abord,, en italique comme le veulent les conventions, ou -de préférence- en français.
de systèmes utilisés, de com­plexité du partage des données due aux multiples standards à gérer (GSM, UMTS, Bleutooth,
Correction : Bluetooth. En outre, ces normes (« standards » est un anglicisme) sont génériques des communications radioélectriques mobiles ou fixes et non des « objets connectés » comme on le verra plus loin.
etc.), de pratiques et systèmes d’analyse des données. Autrement dit l’ingénierie mise en place, mais aussi la nature des données traitées. En gros, il s’agit d’examiner les capacités à transmettre des données, à les traiter et à les partager. Ces questionne­ments touchent différents domaines : la santé, l’éducation, l’économie, la culture, l’environnement, etc. L’on sait par exemple que Google travaille sur la mise au point d’un bracelet qui serait capable de détecter le développement des cellules cancéreuses,
Cette citation est incongrue ici, mais révélatrice de l’approche techno-déterministe adoptée par le rédacteur de ce document.
qu’avec des microprocesseurs connectés il est possible de surveiller le rythme cardiaque de patients afin de détecter des problèmes d’hypertension, que les drones sont utilisés pour repérer les foyers de bra­conniers… Cependant, il existe des obstacles sérieux à une intégration optimale des objets connectés notamment dans les pays en développement, la majorité de ces pays n’ayant pas encore atteint une couverture réseau suffisante.
La couverture des territoires n’est pas l’obstacle majeur, car elle est assurée dans les zones urbanisées et d’activités économiques via les technologies mobiles avec accès à l’Internet (3G au minimum). Plus récemment et en partie -environ un cinquième des populations desservies en Afrique sub-saharienne à mi-2016- cette couverture permet l’accès à haut débit (technologies 4G et LTE). La couverture quasi exclusive en technologies mobiles des réseaux des PeD pose cependant des questions importantes quant à la stabilité de ces réseaux (disponibilité aléatoire des réseaux et QS médiocre), leur sécurité (sensibilité aux « brouillages » et leur porosité (attaques et intrusions, risques quant à la protection des données, etc), qui doivent impérativement être prises en considération. Pour rappel : l’Afrique détient le triste record mondial de l’indisponibilité des réseaux (durée de non-fonctionnement) et de la médiocrité de leur QS.
On peut noter aussi une production de données tirée par l’offre et basée sur un financement externe qui n’est pas toujours aligné (rectification : alignée) sur les priorités nationales, un manque d’information qui soit accessible, utilisable et ouverte à toutes les communautés, une inadéquation entre les données disponibles et les problèmes réels, un manque d’har­monisation des données collectées par diverses sources sous différents formats…
Pour les chercheurs en sciences humaines et sociales, de même que pour les acteurs économiques, plusieurs ques­tions se posent. Quels besoins en termes de compétences et des ressources humaines ?
Et quelles sont les capacités des PeD, et plus particulièrement de l’Afrique, pour les créer ? Cela devrait intéresser/concerner tout particulièrement l’UNESCO.
Quelle est, en outre, l’incidence du déploiement des « objets connectés » sur l’employabilité, problématique particulièrement prégnante en Afrique sub-saharienne vu son évolution démographique ?
Comment articuler de ma­nière partagée, durable, et à moindre coût des réseaux et des applications iversifiés ? Comment adapter des objets aussi complexes à des environnements particuliers ? Quelles politiques publiques d’accompagnement ?
Le problème fondamental en termes de développement n’est-il pas la connaissance des besoins des pays et de leurs acteurs concernés, de même que l’environnement politique, administratif, technologique, économique et social ?
Le problème connexe est l’adéquation des « objets connectés » par rapport à l’acheminement de leur trafic, c’est-à-dire la fiabilité des échanges de données que génèrent ces « objets » à travers les réseaux de transport et d’accès, particulièrement instables comme on l’a vu. 
C’est en fonction des résultats de l’analyse de ces problèmes que l’on pourra extrapoler les mesures à recommander selon les priorités définies.
Le cadre réglementaire, dont on peut déplorer l’absence dans ce document préparatoire, devrait être un élément important dans la thématique de ce colloque. Une place en rapport lui devrait être dédiée, de préférence dans cet axe n°1.
Un autre oubli de ce document est la normalisation notamment pour ce qui concerne l’échange des données, générées et interprétées par les objets connectés, et les réseaux supports de leurs flux. Actuellement trois normes sont définies qui se concurrencent (Sigfox, LoRa et NB-IoT) ; elles ont chacune leurs avantages et inconvénients qui doivent être considérées quant à leur adéquation dans le cadre des PeD.

 

Axe 2 Le big data en question

Le Big Data
Pourquoi ne pas utiliser la terminologie française : données de masse  ou mégadonnées ?
désigne un ensemble très volumineux de données (nous créons environ 2,5 trillions d’octets de don­nées tous les jours).
Cette dénomination des grands nombres est ambiguë (différence entre anglo-saxon et français) et doit être évitée. D’autant plus que l’informatique a ses propres unités de mesure ! Ainsi le volume de données s’exprime sur la base de l’octet depuis le kilooctet (10 puissance 3 octets) jusqu’au Yotaoctet (10 puissance 24), en passant par le Teraoctet (10 puissance 12 octets) etc. Selon ZDNet –un site sérieux-  le volume moyen quotidien en novembre 2015 était de 2 000 Petaoctets (Po) ou 2 Zetaoctets (Zo) soit 2×10 puissance 15 octets, soit mille fois moins que le nombre cité par le rédacteur du document, décidément très fâché avec ses chiffres. Ce volume croissant fortement, il faut obligatoirement dater son estimation … et renseigner la source.
Ces informations proviennent de partout : web, géolocalisation, caméras de surveillance, titres de transport, informations climatiques, signaux GPS, enregistrements transactionnels d’achats en ligne et bien d’autres encore (Armand Mattelart, André Vitalis 2014). Au-delà de ces quantités énormes, le Big data (en italique, svp) mobilise différents acteurs (les informaticiens, les gestionnaires, responsables d’entreprises, décideurs politiques, chercheurs, acteurs de la santé, de l’éducation…) qu’il convient d’approcher via une analyse transdisciplinaire.
Il faut surtout segmenter l’analyse en fonction des applications, car les données de masse (big data) évoquées ici sont un agrégat des données échangées via ces applications ! Le document manque de les préciser tout particulièrement dans le contexte et dans la perspective du développement.
Mais si l’arrivée des objets connectés représente une formidable occasion d’augmenter l’efficience générale,
Cette affirmation, au demeurant indéfinie, reste à démontrer et sa formulation est contradictoire à une approche critique. En attendant, cette arrivée représente, surtout et d’abord, « une énorme occasion d’augmenter » le coût de mise à niveau et de l’exploitation-gestion des réseaux visant en particulier leur fiabilisation et leur sécurisation !
leur introduction dans le quotidien est de nature à créer de nouveaux risques pour les systèmes d’informations. En lien avec la gestion des données, on peut noter le développement d’une nouvelle forme de gestion de l’infor­matique, le Cloud computing (« informatique en nuage »),
Le cloud computing ou informatique en nuage est d’abord un réseau d’échange des données, régi par des normes, qui regroupe un ensemble de sites avec des serveurs, du stockage de données et d’applications, en un réseau virtuel particulier géré par un gestionnaire propre.
Il assure un accès à la demande à des ressources informatiques partagées, installées dans ces sites, à l’ensemble de ses souscripteurs (condensé de la définition donnée par le National Institute of Standards and Technology, NIST, du gouvernement fédéral américain).
avec des avantages certes, mais aussi des risques liés notamment à la confidentialité des données, la disponibilité des données et traitements, l’intégrité. De nombreux outils participent de cette insé­curité au rang desquels on trouve Shodan (moteur de recherche spécialisé dans le référencement des objets connectés), les drones qui peuvent être utilisés à des fins criminelles… Mais le développement de ces technologies pose également la question de l’homme augmenté (Claverie 2010) avec les considérations éthiques suscitées par le transhumanisme ou de façon plus générale, le dévelop­pement technique (Ellul 1990).
Il y a une grande confusion entre diverses thématiques fondamentales : données de masse, Internet des objets, protection des données privées, sécurité, réalité augmentée, transhumanisme, etc. Chacune d’elles présente une problématique propre même si elle peut interférer  avec une ou plusieurs autres thématiques.
Quelques interrogations peuvent orienter les propositions de cet axe. Quels enjeux économiques, quelles valeurs et quel projet politique se cachent derrière ces objets (Cardon, 2015)? Comment limiter le caractère intrusif et favoriser le respect des libertés individuelles et publiques ? Comment la présence à distance
 ??? L’ubiquité ou la télé-action ?
facilitée par les objets connectés agit-elle sur les formes attentionnelles et modifie-t-elle notre perception de l’espace et du temps ( Jean-Louis Weissberg) ?

Axe 3 Acteurs et marchés

Les données sont au centre d’intérêts multiples qui interagissent dans un marché mondial
Truisme …
de plusieurs milliards.
Des « milliards » de quoi ?
Les institutions publiques et les entreprises privées exploitent ces données pour trouver de nouvelles façons de créer.
Angélisme …
La révolution des objets a vu apparaître une nouvelle génération de makers,
En français, svp. Des créateurs ou des artisans.
ces “bricoleurs artisans”, qui se définissent avant tout comme des ingénieurs, des inventeurs, des constructeurs. On assiste, en effet, à un processus d’implication d’une communauté de pratiques (Wenger 2005), ainsi que de sources de données, d’outils et des technologies innovantes, visant à produire des données désagrégées permettant la prise de décision, la fourniture de services, l’engagement des citoyens et l’information. Elle se soude autour de l’amour du faire,
Une vision quasi angélique ! On est bien … dans un « nuage » !
du concret… Ces amateurs impressionnent les industriels par leur habileté à réinjecter du ludique et de l’esthétisme dans leurs productions. Ils portent des valeurs de partage, de transparence, de curiosité et d’esprit critique. Certains d’entre eux se sont réunis autour des fablabs. C’est l’ère du « do it yourself ».
En italique svp, et de préférence en français !
Ces amateurs ne se contentent plus des objets connectés standardisés qui, dans certains cas, ne leur sont pas accessibles. Ils inventent des solutions individualisées. Au-delà de l’effet de mode, il s’agit d’une véritable remise en question des pratiques industrielles. En effet, les “objets communautés” suscitent autour d’eux un groupe d’individus qui s’évertuent à les faire vivre et évoluer. Comment alors, et par quels leviers, accélérer ce mouvement et concrétiser le potentiel économique estimé ? Sur quels leviers s’appuyer pour développer ce marché émergent ? Dans quelle mesure ces outils suscitent-ils l’engagement ?
Il faudrait d’abord poser la question de fond : dans quel environnement économique et social se trouve-t-on, et vers lequel veut-on converger ? Ces questions sont essentielles si on vise (comme mentionné) un environnement communautaire. Quel est alors « le marché » concerné, et quel est son importance économique ? 

 

Comité scientifique

27 membres !

Agbobli Christian, UQAM

Noble Akam, Université Bordeaux Montaigne

Laurence Allard, Université Paris 3

Rocio Amador-Bautista, UNAM

Abderrahmane Amsidder Université Ibn Zohr, Agadir

Kouméalo Anate, Université de Lomé

Gislaine Azémar, Université Paris 8

Isabel Babo, Université Lusophone de Porto

Serge Théophile Balima, Université de Ouagadougou

Francis Barbey, UCAO

Katia Bélissario, Université de Brazilia

Bertrand Cabedoche, Université de Grenoble 3

Alain Capo Chichi, CERCO

Kemly Camacho, Université de Costa Rica

Bernard Claverie, Université de Bordeaux

Etienne Damome, Université Bordeaux Montaigne

Jean-Chrétien Ekambo, IFASIC, Kinshasa

Tourya Guaaybess, Université de Loraine

Alain Kiyindou, Université Bordeaux Montaigne

Annie Lenoble-Bart, Université Bordeaux Montaigne

Claude Lishou, Institut polytechnique de Dakar

Vincent Liquète, Université de Bordeaux

Théodora Miéré, Université de Saint Quentin en Yvelines

Françoise Paquien-Seguy Université de Lyon

Daniel Raichvarg, Université de Bourgogne

Carmen Rodriguez-Wanguemert, Université de la Laguna

Philippe Viallon, Université de Strasbourg

 

Conclusion finale de mon analyse –point par point- du contenu de ce document d’appel à communication

de la Chaire UNESCO de l’Université de Bordeaux III

La thématique du colloque souffre d’une ambiguïté quant à la définition du « développement intelligent » dans son intitulé. Ce concept devrait être précisé pour permettre la clarté dans les réflexions et les propositions du colloque.

Ce document d’appel à communication adopte une approche plus technocentrée que critique dans une démarche qui se veut scientifique. Il met en scène l’interaction de trois domaines d’évolution importante et relativement récente de l’Internet : l’Internet des objets (Internet of Things, IoT), l’Informatique en nuage (Cloud Computing) et les mégadonnées (Big Data). Cependant une relative confusion de, et entre ces domaines, et des certitudes affirmées alors que chacun d’eux pose encore un grand nombre de questions et de problèmes aux spécialistes reconnus de « l’infocom », brouillent le cadre de la thématique du colloque et ne mettent pas en évidence les relations entre les trois domaines et le « développement intelligent », objectif affiché du colloque.

Pour permettre un débat véritablement épistémologique sur ces domaines aussi nouveaux que mouvants, et pour en tirer les enseignements les plus appropriés quant à leurs contribution au développement,  l’Axe 1 devrait d’abord s’efforcer de définir les principes conceptuels, les problématiques qu’ils soulèvent, et les  perspectives pour chacun des domaines. Les problématiques et les perspectives devraient prendre en compte les fragilités des réseaux d’échanges des données dans les PeD et tout particulièrement en Afrique.  

Sur les bases ainsi définies, pourront ensuite être identifiées les relations entre ces domaines et le développement grâce à une approche pluridisciplinaire et multi-dimensionnelle, et dérivées des contributions bénéfiques à celui-ci. Cette approche devrait aussi identifier les risques inhérents présentés dans un tel contexte. Ce débat pourrait faire l’objet de l’Axe 2, épuré de ses erreurs et approximations. 

 

Remarque conclusives générales :

Chiffrages peu crédibles voire erreurs grossières, approches plus anecdotiques que rationnelles, angélisme, truismes, confusion des thématiques et approximations nuisent à la qualité et à la crédibilité de ce document d’appel à communication. L’oubli des domaines de réglementation et de normalisation, tout comme des problématiques spécifiques des PeD (exemple : accès à l’électricité, fragilité des réseaux de communications, coûts des services, personnel qualifié et compétent), constitue une lacune importante, voire essentielle, dans la démarche de ce colloque qui se fixe comme objectif de débattre « sur les implications épistémologiques des objets connectés en lien avec le processus de développement ».

Ainsi, dans son zèle à promouvoir l’informatique en nuage, le document occulte complètement les réalités « numériques » des PeD, sous-jacentes à sa mise en œuvre, à savoir que la grande majorité de leur trafic Internet est « traité » hors frontières de ces pays. S’agissant de l’Afrique près de 90% de son trafic Internet est traité hors continent, dont la partie majeure sur la côte Est des Etats-Unis et en Europe. Or, pour d’évidentes raisons (sécurité, latence, protection de données « sensibles », contrôle)  les pays industrialisés préconisent tous un « nuage souverain », c’est-à-dire une « informatique en nuage » dont le réseau d’échanges est strictement limité au sol national.

Plus généralement, nulle part on ne décèle les liens entre les thématiques abordées superficiellement et les problématiques propres aux pays en développement ! L’argumentaire et les hypothèses des trois axes d’approche choisis sont basés sur le constat, admis par le rédacteur, de la situation et de l’environnement propres au monde industrialisé. Encore ne fait-il pas état de l’échec patent observé actuellement dans ce monde dans le domaine des objets connectés (exemple probant : la montre-bracelet d’Apple, la voiture “autonome” de Tesla).

Aucune analyse préalable de la situation sur le terrain, des besoins et de l’environnement prévalant dans les PeD –et tout particulièrement sur le vaste continent africain- n’est esquissée pour justifier le choix de l’objectif affiché de ce colloque, alors que les problématiques du développement y sont prégnantes dans tous les domaines. Pour nous limiter au seul domaine des TIC/télécoms, qui conditionne sine qua non tous les thèmes et usages mentionnés dans la présentation du colloque, tout observateur compétent en la matière déplore la grande instabilité et la fiabilité aléatoire des réseaux de transport et d’accès, et leur qualité de service (QS) médiocre tout en présentant les tarifs les plus élevés. Ainsi, l’Afrique détient-elle le record mondial tant de l’instabilité (coupures fréquentes et longues) que de la mauvaise QS de ces réseaux. Cette problématique essentielle est tout simplement ignorée dans ce document.

Une autre lacune grave de ce document est la problématique fondamentale de l’accès à l’électricité des institutions, entreprises et populations dans les pays en développement, et tout particulièrement dans le vaste continent africain où seulement un cinquième de la population bénéficie de cet accès …. lorsque la production et les réseaux d’électricité fonctionnent. Car il en est des réseaux électriques comme des réseaux télécom ! Or –faut-il le rappeler ici ?- l’électricité stable et fiable est un prérequis pour tout déploiement de TIC et tout particulièrement pour les « objets connectés » et les applications informatiques dispersées dans « le nuage » -c’est la base même du cloud computing- préconisé par le colloque !

Cette relation de dépendance entre l’Internet et l’électricité s’exprime aussi en termes de consommation d’énergie, comme l’ont montré les travaux menés à l’Université de Lancaster (RU), rapportés par le mensuel professionnel Fiber Systems Magazine sous le titre « Limit Internet expansion to save energy, say scientists ». Ils soulignent en particulier que « l’IoT a le potentiel de susciter des augmentations sans précédent et –par principe- quasi illimitées, de la consommation d’énergie par les technologies intelligentes ». Et ajoutent que « cette consommation croissante pose un problème significatif dans les efforts mondiaux pour réduire les émissions de carbone ». D’autres travaux universitaires convergent avec cette approche (cf « 2nd Workshop on Computing within Limits (LIMITS)’ 16 » en Californie) qui concluent à la nécessité de limiter, via des quotas de volume et la tarification, cette croissance « incontrôlable ».  

L’appel à communication –et tout particulièrement l’axe 2 du colloque- ignore complètement cette double problématique de la relation directe entre les TIC et l’énergie, particulièrement prégnante dans les PeD. Il perd de ce fait un pan important de son champ d’analyse et, par conséquent, de la valeur et de la pertinence de sa contribution à la thématique qu’il affiche.

Enfin, aucune perspective n’est tracée ni aucune finalité n’est proposée pour orienter les débats dans des domaines identifiés, susceptibles de tirer un bénéfice avéré des « objets connectés » dans un contexte de développement.

Dans ces conditions on peut s’interroger sur l’apport réel de ce colloque  aux « débats critiques et transdisciplinaires sur les implications épistémologiques des objets connectés en lien avec le processus de développement ». A fortiori dans le cadre d’une Chaire de l’UNESCO dédiée aux « Pratiques émergentes en technologie et communication pour le développement ».

Suffirait-il alors de copier cette approche lacunaire du colloque, largement inspirée par la situation et le contexte des pays industrialisés, pour la coller aux PeD -dont en particulier ceux du continent africain- comme le laisse entendre implicitement cette présentation ?

En l’occurrence, et pour éviter une éventualité aussi irréaliste en égard de la thématique du colloque, ne devrait-on pas se poser des questions quant à sa préparation et au rôle de son comité scientifique, pourtant pléthorique mais qui, pour autant, n’a pas décelé les nombreuses erreurs et lacunes ? N’aurait-il pas mieux valu réunir un comité de lecture, réduit mais réellement compétent, préalablement au lancement de l’appel à communication, ne serait-ce que pour corriger les erreurs les plus grossières et combler les lacunes les plus importantes ? Ou, mieux encore, en débattre sérieusement au préalable, avec des spécialistes reconnus et avérés au sein de la Chaire UNESCO ?

Au vu de cet appel à communication la prétention du colloque de s’inscrire, valablement et effectivement, dans les « Perspectives pour un développement intelligent » reste par conséquent encore largement à démontrer.

 

A Strasbourg, le 21 septembre 2016

Jean-Louis Fullsack

Membre associé fondateur de la Chaire Unesco de l’Université de Strasbourg (2007-2016)
Expert principal près l’Union internationale des télécommunications
Directeur adjoint honoraire de France Télécom
Président de l’ONG CESIR

Posté le 19 septembre 2017 sur mon blog

 

 

 

 

 

 

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